29/12/2010

La marche solitaire apprend à faire confiance au lièvre ou au lapin, à suivre leurs traces sur les sentiers cachés sous la neige mais que leurs pattes redessinent, à peine enfoncées. Elles prennent parfois un petit raccourci, coupent la trajectoire courbe, l'épingle mais retombent toujours sur la bonne pente, jusqu'au terrier, jusqu'à la rencontre du prédateur. Et là, quand la trace se perd ou bien s'affole ou s'ensanglante, il faut alors apprendre à revenir sur ses pas quand le vent, la neige en petits flocons, les arbres sans balises tatouées vous offrent la possibilité de vous perdre petit Poucet à l'orée de la nuit.





Ce jour-là, pas d'oie migratrice, mais ce sang et la contemplation qui fut la mienne me firent prendre ensuite une mauvaise ligne de crête, ligne sans trace le long de laquelle, près d'une heure durant, mon souffle s'est perdu, mes muscles se sont crispés, tétanisés, avant de battre en retraite, le cœur battant affolé de l'effort fourvoyé.

19/11/2010

Difficile chemin que d'accompagner un enfant dans la construction-déconstruction d'une amitié. Jusqu'où refuser de renoncer, de prendre sa distance, jusqu'où vouloir tenir, jusqu'où se dire soi en prenant le risque de la fin de non recevoir, de la rancœur. Surtout qu'il n'est pas d'âge vraiment pour avoir un passé et se dire qu'un peu de sa vie vécue peut non pas disparaître mais prendre le risque de basculer dans ce qui a été. Petite mort à soi, à ce que l'on a cru solide. Accepter la possible parenthèse, le chemin qui s'écarte. Laisser l'autre trouver son chemin, sa temporalité ; lui demander d'accepter la sienne...
Difficile adolescence des choix. Des rationalités à vif, des identités fortes et friables.
Adolescence des frictions. Des fractions. Des fractures parfois.
Difficile chemin à refaire sans mettre nos pas dans ceux de nos enfants.

Un roman, en fait.

02/11/2010

Mathias Enard est un conteur. J'en ai eu l'intime conviction après le Bréviaire des artificiers. J'en ai eu la confirmation en dévorant Zone. J'en ai eu le nectar avec Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants.
Il y a en Mathias Enard, en son écriture, son souffle, une capacité de modulation fascinante. Il y a en lui des strates de langues qui ne lui sont plus étrangères, de cultures qui lui sont devenues familières. Lisant son dernier opus, j'ai senti des traversées douces et foudroyantes ; dans ce Michelangelo et son pont comme deux mains entre deux rives, je l'ai perçu, lui, le conteur, celui qui prête sa voix à la mémoire, parce qu'il sait aussi avoir cette grande humilité là. Je l'ai senti, lui, l'auteur, chercher le lien dans ce qu'il ne connaît pas et décide d'habiter, Michelangelo à Contantinople.
Mathias peut vous fredonner le Bist-du bei mir de Bach en évoquant à votre invitation Katleen Ferrier et vous emporter ensuite dans les ruelles les plus sombres de la Méditerranée ; Mathias peut vous plonger dans les contes les plus cruels de notre Histoire (ceux qu'au fond cette dernière semble affectionner) et vous laisser dans la vapeur enivrante du savoir, de la connaissance, aux frontières des altérités rêvées.
Il y a pour lui, en tous ces chemins, des passages dont il a le secret et qui me fascinent.

07/10/2010

Tu seras une grille de notation, mon fils !

Demander à un élève d'écrire une "rédaction" en n'oubliant pas qu'il s'adresse à un lecteur dont il doit tenir compte, implique pour l'enseignant de s'adresser à un élève en tenant compte de ce dernier, de ses attentes et de l'effet que ses paroles auront sur lui.
Alors quel sens donner à une "rédaction"dont l'appréciation se résume à une grille de critères tapés dans un tableau, à une copie où la seule trace de l'enseignant est une succession dans ce tableau de quelques notes sur 1, 2, 3, le tout couronné d'une note cumulée sur 20. En l'occurrence : 16. Et rien d'autre. L'intérieur de la copie est presque vierge de traces d'une quelconque lecture (si, les fautes bien sûr). Et la restitution orale de la copie ne fait que justifier les points manquants, sans valoriser tous ceux qui ont permis d'aller jusqu'à 16. On ferme la grille de la rédaction-prison.
Bien sûr que les critères aident, qu'ils permettent de limiter une subjectivité prompte à se manifester, qu'ils donnent un cadre nécessaire, mais si au-delà il n'y a que le blanc, le vide, le moins...
Et l'on s'étonnera que des élèves réagissent, se braquent, et franchissent la grille (qui n'est pas seulement celle de critères d'ailleurs) pour se carapater ailleurs ; et l'on s'étonnera que des adolescents ou pré-ado ne parviennent pas à se projeter avec confiance dans l'avenir.

A vouloir l'élève infaillible, le maître doit l'être aussi. Ou il devrait accepter que soient pointées des défaillances.

30/09/2010

Une réponse possible

Quand il m'arrive d'avoir à répondre à la question : "Est-ce que votre métier vous sert, vous aide dans votre travail d'écriture ?" (enfin quelque chose d'avoisinant), je tiens toujours à répondre "non". Non, parce que mes fictions doivent rester fictions et qu'une coloration vécue ne fait pas partie des teintes que je recherche.
Pourtant.
Pourtant à reprendre cette année le "chemin de l'école", je me rends compte que le contact avec l'énergie adolescente m'importe, me nourrit dans la variété de l'équilibre instable qu'elle offre entre l'état d'enfance et celui d'adulte.
Cette énergie, avec ses forces et défaillances, traverse les voix de mes personnages.

10/09/2010

Pas d'écriture sans inquiétude.
Sans une certaine inquiétude que l'écriture calme peut-être, apaise un peu, reconnaissable entre toutes. Pas de ces inquiétudes du jour, de la nuit, qui troublent le sommeil ou la marche, pas de celles du temps à venir, tout proche ou si loin.
L'écriture joue de sa propre inquiétude. Elle s'en nourrit, elle la nourrit. Et parfois, il arrive que le silence du divertissement s'installe durablement, qu'aucune ligne forte et vacillante, inquiétante, ne s'invite (verbe à défaut d'autres, présent qui ne saurait être de vérité générale). Il arrive parfois qu'un projet arrivé à son terme donne l'illusion d'avoir dompté son inquiétude, cet inconfort primordial du premier souffle.
Comme un épuisement sans fatigue. L'enracinement de Narcisse.
Mais au fond, il importe que le tonneau se perce à nouveau, que la pierre dévale encore... dans un sourire de vie et de reconnaissance.
Chère inquiétude.